Il s’est passé en France, au printemps 2006, un petit événement dans le monde de la cynophilie.
La naissance de cinq chiots de race Lhasa Apso, de pure origine tibétaine tant par la mère que par le père.
Ceci est peut-être passé inaperçu pour beaucoup de personnes, mais pour les vrais amateurs  cela représente un immense espoir.

En effet, retrouver le type d’origine d’ une race qui fascine les occidentaux depuis plus de 70 ans mais que l’abus de sélection a grandement dénaturé, redonne un élan nouveau et permet d’intéressantes observations.

C’est à l’initiative de Madame Masset, éleveuse bien connue des races tibétaines depuis plus de 30 ans, que nous devons cette expérience unique. Madame Masset, très proche de la philosophie bouddhiste , a toujours eu, ainsi que Monsieur Masset, des liens très étroits avec le milieu religieux tibétain.

Tous les deux furent invités à des cérémonies religieuses au Népal et aux Indes, et firent le voyage dans le même avion que les dignitaires religieux qui accompagnaient la dépouille du maître tibétain Kaudoum, chef de l’école Nigmapa ,que l’on ramenait au monastère de Bothna. Ces relations, exceptionnelles dans ce monde assez fermé, ont permis à Madame Masset d’obtenir une petite chienne du Sikkim.

C’est de cette petite chienne, mariée avec un mâle tibétain venant de chez Monsieur D’Aoust que Madame Masset a eu la joie d’obtenir une portée de 5 chiots,( 3 mâles et 2 femelles) de pure lignée tibétaine. Les observations intéressantes qui ont été notées depuis leur naissance jusqu’à leur cinquième mois permettent de se rendre compte que c’est avec ce type de chien que le premier standard du Kennel Club a été établi en 1935. Nul n’ignore qu’à travers les époques qui se sont succédées depuis 70 ans , le standard a été adapté à l’évolution du chien.

C’est à la fois navrant et inévitable, les modes, les mentalités ayant considérablement changé après la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, les chiens comme le reste en ont subi les effets. Les shows ont remplacé les expositions canines et les types de race ont fait la grande part aux hyper types. C’était la fin de l’authentique.

Ajoutez à cela que, pour obtenir ces résultats exceptionnels, toutes les contraintes les plus pénibles ont été  imposées à celui qui est considéré le meilleur ami de l’homme.

Mais les excès finissent par se détruire eux mêmes. Au cours des trente dernières années, un seul mot était dans la bouche des éleveurs de Lhassa Apso :  améliorer, il faut améliorer, nous avons amélioré. C’était oublier que ces chiens appartiennent à une autre culture.

Il semble qu’aujourd’hui ce n’est plus la même chanson : l’air du temps nous ramène vers un peu plus de modération. L’environnement, l’écologie, le respect de la nature sont à l’ordre du jour. Déjà,  depuis l’interdiction de couper oreilles et queues dans certaines races, il a fallu un regard neuf à ces changements. En ce qui concerne le Lhassa Apso, l’œil aussi a été faussé par cette trop opulente fourrure. C’est dans l’ésprit que le travail doit se faire : comprendre qui si la nature a donné à la race cette double protection de poil et sous poil, ce n’est pas pour faire des effets de vagues mais pour lutter contre le rude climat de son pays. d’origine Ce chien appartient à une autre culture que la nôtre or nous l’avons adapté à nos goûts d’occidentaux.
On regarde souvent sans voir. Aujourd’hui où l’on prend conscience des effets désastreux des excès commis à l’échelle de la planète, nous avons l’obligation de revoir notre copie dans  bien des domaines de notre environnement.

Le chien est un témoin tout proche qui nous fait mesurer, sans grande connaissance scientifique mais par la simple observation, les changements qui s’opèrent dans les espèces vivantes contrôlées par la main de l’homme.

Emportés dans le tourbillon des succès que la race remportait dans les manifestations canines de ces trente dernières années, bien peu se posaient la question de savoir si ce chien façonné à la mode occidentale correspondait au petit animal rustique des montagnes himalayennes si apprécié des tibétains.
La préservation des espèces n’était pas une préoccupation à l’époque.

Forts de leurs convictions, c’est le cœur léger et  l’âme sereine que les occidentaux ont  entrepris la grande campagne d’ « amélioration » de la race.

Pour beaucoup, le résultat est fabuleux ; pour d’autres, totalement décevant et à la limite irrespectueux à l’égard de ce  que la nature et la tradition ont maintenu depuis des siècles.

C’est pourquoi, aujourd’hui avec ce retour aux sources de la race et la promesse de l’ouverture des lignées pures, on ne peut s’empêcher de ressentir un sentiment particulièrement émouvant : revenir  70 ans en arrière et revoir dans ces chiots l’expression des premiers chiens de la race introduits en Angleterre par Madame Bailey  ou  aux Etats Unis par  M. Cutting.

Le long chemin qui a été parcouru depuis leur arrivée jusqu’à ce jour, même s’il  a connu des dérives, a eu un côté positif. Il nous a permis de maintenir l’histoire du Lhassa et de rêver à son retour.

Cette promesse d’une ouverture de pure lignée tibétaine, qui est le but de Madame Masset, ne peut laisser personne indifférent. Ce retour aux sources, dans le contexte actuel est un enrichissement.

Prenons-en bien soin

En 1937, quand Mr Cutting retourna à Lhassa, avec son épouse, le 13° Dalai Lama étant décédé juste avant leur arrivée, ce fut le Régent qui leur offrit un couple d’Apsos dorés ( Pema et Lee) accompagnés d’une lettre précisant :
 
“ Je vous envoie  deux chiens par Kalimpong. Prenez-en grand  soin quand vous les recevrez .”  
 
Daté le 7 du 1er mois tibétain de l’année de l’Oiseau d’Eau.
 
Il est à craindre que cette phrase à valeur testamentaire, à la fois si simple et si chargée de sens, n’ait  été lue  qu’au premier degré. Nous risquons de ne pas avoir saisi le message spirituel qui s’attachait à ces Apsos.

« Prenez-en bien soin » ne faisait pas uniquement allusions à l’aspect matériel. En effet ce chien est à  l’image d’un pays où le spirituel prime sur le matériel, où la nature façonne les êtres en accord avec le milieu ambiant, où la spiritualité imprègne les hommes mais aussi les bêtes à qui elle confère une allure et une expression aristocratiques disparues chez les Lhassa d’aujourd’hui.
Yolande De Zarobe