Le Lhassa Apso
Au milieu de nulle part


Il y a maintenant cent ans que le Lhassa-Apso est connu dans le monde occidental. Sa beauté, son intelligence, son comportement, le mystère entourant ses origines, l’ont placé parmi les races les plus recherchées.Devenu au fil du temps un chien à la mode, il en paye le prix, car depuis une vingtaine d’années l’image du chien que nous avons connues s’est peu à peu estompée pour faire place à un autre type très spectaculaire mais qui a perdu le charme des premiers Lhassas.Après un bref historique de la race en Occident, nous examinerons comment et dans quelles circonstances cette évolution s’est produite .

Francis Younghusband
Francis Younghusband
En Angleterre, c’est au début du siècle et au retour de l’expédition Youngsband, qu’apparurent les premiers chiens Tibétains.
On les appellait alors “ Lhassa Terriers “.
Devant l’impossibilité d’apporter du sang nouveau, les éleveurs firent appel à des chiens anglais, très probablement des Sky Terriers.
Très vite, le type Tibétain se perdit et en 1928, le Kennel Club confia au Colonel et à Mme Bailey qui rentraient du Tibet , la direction de la race. En effet les Bailey venaient de ramener du Tibet quelques beaux spécimens de la petite varieté d’ Apso, exclusivement élevés dans des familles de notables, qui les conservaient jalousement.
Bailey First Dogs
En 1934, en compagnie de Lady Freda Valentine et autres amateurs éclairés, les Baileys établirent un standard de la race, en se basant notamment sur la description faite par Mr Lionel Jacobs en 1902.
La Seconde Guerre Mondiale interrompit l’ élevage anglais.
Mrs Bailey
Mrs Bailey
La famille Tensing
La Famille Tensing
Après celle ci les anglais importèrent quelques chiens des Indes, entre autres Jigmey Tarkay of Rungit de l’élevage du sherpa Tensing, qui donna le fameux Gunga Dim of Verles, produit par Mrs Harding, et qui fut le premier champion de la race après la guerre.
Aux Etats Unis, lors de sa visite à Lhassa, en 1934, Syudam Cutting reçut du 13° Dalai Lama, cinq chiens qui lui permirent de créer son fameux élevage, Hamilton Farm dans le New Jersey.
En 1937, il retourna à Lhassa, avec son épouse. Le 13° Dalai Lama étant décédé juste avant leur arrivée, ce fut le Régent qui leur offrit un couple d’Apsos dorés accompagnés d’une lettre précisant :
Mrs Cutting
Mrs Cutting
“I am sending you two dogs by way of Kalimpong. Please take great care when you receive them.
- Dated 7th of the 1st Tibetan month of the Water-Bird year.”


Cutting Dog
Offert par le Dalaï-Lama à Mr Cutting
Je crains que cette phrase à la fois si simple et si chargée de sens, n’ait été lue qu’au premier degré.Nous risquons de ne pas avoir saisi le message spirituel qui s’attachait à ces Apsos. “Prenez-en bien soin” ne faisait pas uniquement allusion à l’aspect matériel. En effet, ce chien, est à l’image d’un pays où le spirituel prime sur le matériel, où la nature façonne les êtres en accord avec le milieu ambiant, où la spiritualité imprègne les hommes mais aussi les bêtes à qui elle confère une allure et une expression aristocratiques disparues chez le Lhassa d’aujourd’hui

Pour augmenter leur cheptel les Cutting importèrent deux chiens de Chine, probablement des Shih-Tzus. En 1940 , ils firent venir aussi sept Shih Tzus anglais qui furent enregistrés une fois encore comme Lhassa Apsos par le Kennel Club Americain.

Depuis lors, aucune importation de chien d’origine purement Tibétaine n’ a été autorisée par l’ American Kennel Club !!!

Les lignées Americaines ne peuvent donc se prévaloir d’une ascendance purement Tibétaine.

En Allemagne, en 1931 et 1939 le Dr Schäfer visita le Tibet. Lors de son second voyage, il ramena une vingtaine de chiens, incluant des Lhassa Apsos, Terriers, Mastiffs etc.. qu’il remit au Zoo de Cologne. A la fin de la Guerre les soldats américains les prirent pour une destination inconnue.
Melle V.Dupont
Melle Dupont
et Xéres
En France, dans les années cinquante, Mademoiselle Violette Dupont créa son fameux élevage Annapurna avec Hamilton Kangmar et Xérés, chien d’origine.

Les autres pays européens suivirent.


La race connut un énorme succès aux Etats Unis.

Mr Cutting fit des nombreux adeptes. Parmi les premiers figuraient:

• Mme Maryse Stillman - affixe “Amerikal “
• Mme Grace Licos, affixe “Licos”
• Mme Dorothy Cohen affixe “ Karma”.

Les éleveurs Américains furent les seuls à pouvoir continuer de produire pendant la Seconde Guerre Mondiale qui avait interrompu le développement de l’élevage du Lhassa en Angleterre. Ils travaillèrent avec rigueur pour le maintien du type selon le standard officiel anglais de 1935.

A la mort de sa femme, Mr Cutting vendit son élevage à Mme Cohen, qui se donna entièrement à la production de magnifiques sujets.

Karma Dog
Karma Dog
A la fin des années 70, quelque temps avant sa mort, se rendant compte que la race ne pouvait plus se ressourcer, puis qu’après l’invasion Chinoise le Tibet était devenu inaccessible, elle déclarait : “ Si vous avez de la chance, vous pourrez juste avoir un fac-similé de Karma, mais des Karmas, il n’y en aura plus jamais”

Tandis que l’élevage du Lhassa continuait de prospérer aux E.U., les SHOWS commencèrent à jouer un rôle toujours croissant. Afin de s’assurer la victoire, les handlers et les groomers ont misé sur le spectaculaire et finirent par imposer aux juges un chien dont la morphologie et les caractéristiques s’éloignait chaque fois plus du type d’ origine. Tout ceci a eu une influence considérable chez les éleveurs qui ont ainsi orienté leur production vers ce nouveau type.
Type moderne
Type Moderne

Exposition
Exposition
Ainsi on a fabriqué un chien de concours, une sorte de super-dog, comme les supermen qui règnent aujourd’hui dans les stades, sur les routes du Tour de France ou comme les Super-Stars de music-hall.

Le Lhassa n’étant pas un chien qui apprécie particulièrement les rings, quelques habiles alliances et des méthodes plus ou moins avouables ont apporté les résultats recherchés :
• une démarche arrogante
• un cou altier
• une taille plus importante pour avoir plus de présence sur le ring
• une fourrure toujours plus longue etc...

Lhasa Apso
Autant d’éléments qui ont peu à peu transformé le chien en vedette, en champion des rings!

L’ authenticité a été abandonnée au profit du spectaculaire. Ce type de chien était à la mode, on le demandait de partout, les éleveurs américains en ont ainsi couvert la planète entière.

Mais où est la cynologie dans tout ceci, ???

Où est le respect de la race ?

Où est le standard ?

La valeur réelle d’un chien ne réside pas dans son toilettage ni dans sa présentation mais dans sa conformité avec son vrai type (standard) et dans le respect de ses caractéristiques.

Satroma
Satroma descendant des premiers chiens de
Mrs Bayley

Où est le vrai Lhassa Apso, ce petit chien rustique venant du Toit du Monde ???

“ IN THE MIDDLE OF NOWHERE “ ( au milieu de nulle part) comme disent si bien les Anglais.

RESULTAT : au risque d’ étonner certains, le Lhassa Apso n’est plus à la mode.

La diminution constante du nombre de sujets présentés aux expositions, la baisse des naissances et la baisse des demandes nous amènent à ce constat.

En Amérique, ou la progression de ce chien a été foudroyante, on a compté plus de 22.000 inscriptions de naissances par an et la race se plaçait deuxième après le Caniche Celui-ci se retrouve aujourd’hui au 23 ème rang, avec 6.800 inscriptions annuelles. (Réf. - A.K.C. )

Au cours des dernières années, les naissances s’élèvent à

1995
1996
1997
1998
France
1255
1197
1099
1036
Réf. - S.C.C.
Allemagne
183
159
138
94
Réf. - V.D.H.

En Suisse, en Hollande, en Belgique on observe le même phénomène.

Cette traversée du désert qui s’annonce ne peut être que salutaire car elle permettra enfin de corriger les excès commis depuis plus d’une vingtaine d’années.

Pour les vrais amateurs de Lhassa, tout ceci n’est pas un mal, bien au contraire.Cette situation nous force à réfléchir.
Ce n’était là, peut-être pas, tout à fait le chemin à prendre pour une race asiatique, vieille de plusieurs siècles élevée et maintenue selon des critères différents.

Tresses
Le Lhassa Apso n’est plus à la mode et le sera de moins en moins, tant que le Show-dog sera considéré comme le modèle de la race. Qui peut avoir comme animal de compagnie un chien avec une telle fourrure, vrai balais des trottoirs, qu’il faut laver tous les trois jours, faire vivre en cage, en enclos ou sur du gazon pour les mieux lotis, en papillottes ou en tresses pour conserver cette bienheureuse fourrure, en un mot en faire un infirme.Cela parait difficilement concevable.Les éleveurs eux mêmes ont fini par tondre les sujets qu’ils ne présentent pas.

Alors pourquoi cette recherche outrancière de la fourrure à la limite de l’hypertrichose, souvent même provoquée par des produits aussi dangereux que l’arsenic, strychnine et autres ?? Cette violence contre nature aussi stupide que dangereuse pour le chien, pour en fin, en arriver à la nouvelle mode de lui couper le poil ?
Lhassa Apso
C’est sans doute là une vision moderne du Lhassa du 3° millénaire .Toutes ces manipulations ne sont pas sans conséquences sur le comportement du chien. On peut trouver là aussi une explication à ces caractères agressifs que l’on observe bien souvent chez le Lhassa d’aujourd’hui. Chien de caractère, certes, mais pas de mauvais caractère. Dieu pardonne toujours, l’homme quelques fois, la nature jamais.

Et la cynologie dans tout cela? Elle a été submergée par le spectacle.

Handlers
Handlers 1977
Tous, éleveurs, juges et amateurs, avons été impressionnés par le style et la présentation de ces monstres sacrés de concours. Le standard a été étrangement oublié au profit du “glamour “ , et au détriment du type et de la taille (pourtant bien précisée dans le standard : 10 inches à 11 inches pour les mâles, les femelles étant plus petites).
La plupart des champions de ces dernièrs années ont été “ hors standard “.

A qui la faute ? En grande partie, aux Juges et aux organisateurs d’expositions.

Pourquoi ? Parce que ces derniers, par contrainte budgétaire, demandent des Juges polyvalents qui jugent plusieurs races. On assiste ainsi, comme je l’ai vu de mes propres yeux, au spectacle navrant du Juge, qui ne parle même pas la langue du pays, juger sans interruption, tout le neuvième groupe en ne consacrant même pas une minute à chaque chien et , il va sans dire, ne donnant aucune note, appréciation ou motif de ses jugements. (expérience personnelle lors d’un IB à l’étranger ) Quel est l’apport de tout cela à la cynologie ?

Combien d’éleveurs ne présentent plus leur chien à tel Juge parce qu’il n’aime pas le type de leur Lhassa! Qu’est ce que cela veut dire ? Les juges doivent être pour la race et ne doivent pas avoir de préférence pour un type ou un autre (grand - petit- etc...) alors qu’il n’y qu’un seul type, le type Tibétain selon le standard. Une bonne connaissance de l'historique de la race est la garantie du respect de l’esprit du standard en dehors des influences de la mode.

Le premier standard officiel de 1935 stipulait :
“ In judging these dogs, breed characteristics are of paramount importance “
(en jugeant ces chiens, les caractéristiques de la race sont de la plus haute importance)

L’affichage sur le ring d’un poster du standard de la race jugée servirait d’aide-mémoire au juge et permettrait aux éleveurs et spectateurs de mieux comprendre les jugements.

Comme dit le Professeur Queinnec, l’amélioration d’une race repose sur trois facteurs:

• 1 - Une bonne connaissance de la race par les éleveurs
• 2 - Les connaissances techniques données par les scientifiques
• 3 - La collaboration des Juges pour son aboutissement.

A la veille de l’an 2 000, la question se pose: Que faut-il faire? Quel chemin prendre ?

Je ne vois, personnellement, que trois possibilités:

• 1 - Reprendre tout à zéro avec des vrais Lhassa-Apsos, rares mais encore existants, notament au Canada et au Bhoutan.

• 2 - Avec le stock existant, reprendre la sélection en accord avec le standard et en recherchant le type d’origine.

• 3 - Régénérer le stock actuel avec des apports de vrais Lhassa-Apsos .

Cette troisième solution semble la plus raisonnable mais alors, il faudrait l’aide de tous les organismes officiels, pour l’enregistrement de ces chiens dans le but de sauver la race.

Une grande éleveuse Allemande a déjà commencé un travail de retour aux origines, se basant sur ces deux sources encore disponibles. Souhaitons qu’elle réussisse et qu’elle soit suivie et soutenue dans ses efforts par tous les amateurs de la vraie race.

A la suite de mes précédents articles, beaucoup de juges, amateurs et cynologues dans le monde entier ont pris contact avec moi pour me soutenir dans mon combat et me dire combien ils partageaient mes points de vue. Je sais donc que je ne suis pas seule et cela m’encourage à reprendre mon bâton de pèlerin à la veille du nouveau millénaire, espérant, espérant toujours...

Yolande De Zarobe
Pastel Lhasa Apso
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